Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

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La bisexualité : corps et âme?

La bisexualité dans tous ses états

 

marie hazan

   En psychanalyse, la bisexualité fait partie de ces thèmes qui rebondissent périodiquement et qui font nœud, provoquant débats et conflits et cristallisant des oppositions flamboyantes mais fécondes. Élément catalyseur, déclencheur, détonateur, cette idée -plutôt que concept- suscite des questions à cheval sur le politique et l’institutionnel, le social et l’inconscient, le biologique et le psychique. L’affaire de la bisexualité se rapporte alors à l’enfance, à la féminité et la sexualité, à l’homosexualité et aux questionnements concernant tous ces points chauds, soulevés en particulier par les bouleversements de notre façon de vivre actuellement...

 

   La bisexualité est-elle politiquement ou psychanalytiquement correcte? Plus que dans sa conception, c’est dans les effets de son articulation et de son opposition dialectique à d’autres notions, qu’elle se trouve à nous interroger périodiquement, mais toujours en fonction d’éléments de la vie sociale et prémisses biologisantes.

 

   En effet, dès ses débuts, la bisexualité était inventée par Freud, fondue et fondée dans sa relation avec Fliess et contenait déjà en germe toutes ces questions, en plus de celles se rapportant à la filiation et à la légitimité, autres problèmes récurrents de l’histoire de la psychanalyse, associés au fantasme de vol des idées, avec les aléas que l’on connaît...

 

   Ainsi, des extraits de la fameuse note 13 des Trois essais sur la théorie de la sexualité, ont pu être mis en exergue par des mouvements homosexuels dans les années 70, comme exemples de la position freudienne " politicaly correct " en terme de non discrimination envers les homosexuels.

 

   Mais les institutions psychanalytiques ne l’entendent pas de cette oreille, puisque l’homosexualité est un empêchement à l’affiliation aux Sociétés de psychanalyse, selon une règle non écrite ni énoncée, mais apparemment fort appliquée...

 

   La bisexualité est aussi communément invoquée dans un sens " comportemental " concernant la tolérance à propos des agirs ou relations homosexuelles de personnes dites bisexuelles ou " bi ". Bisexualité-choix d’objet donc, puisque l’on peut aussi bien " choisir " un " objet " sexuel du même ou de l’autre sexe, en étant soi-même en position masculine ou féminine... Ce qui nous donne, dit Freud, quatre positions différentes.

 

   De quoi rêver... au pervers polymorphe, à la toute-puissance à l’enfance et à la révolution psychanalytique concernant sa sexualité.

 

   Mais aussi, bisexualité-roc du biologique? L’hypothèse de la bisexualité prenant racine dans l’embryologie, la bisexualité serait-elle d’ordre biologique? C’est l’éternel débat entre psychanalyse et biologie qui rebondit ici. Or, suite aux expériences de toute une vie de travail, l’auteur deLa bisexualité dans l’ordre de la nature, Aron biologiste célèbre, le démontre pour le monde des animaux en prenant l’exemple des effets des hormones sur le " choix d’objet " chez les animaux... Or déjà Freud, se référant à Fliess, soutenait qu’on arriverait un jour à fonder cette hypothèse -la bisexualité- en étudiant les animaux supérieurs.

 

   On est si peu de chose... Mais pour ceux qui diraient qu’on n’est pas des bêtes, il est surtout question de la bisexualité psychique comme " présence conjointe de dispositions psychosexuelles opposées ".

 

   Car l’idée, portée par Freud et Fliess, pousse à exégèse et interprétation, selon la manière dont elle est ramenée. Au delà de ses ouvertures sur le monde social et notre condition biologique, c’est en termes d’oppositions épistémologiques qu’elle est intéressante et qu’elle porte à contradiction, comme levier, catalyseur, ou partie d’une dialectique, à un moment historique particulier. Porteuse de symétrie, elle peut être reprise dans une argumemtation égalitaire comme " preuve " de l’ouverture de la psychanalyse à l’égalité des sexes (comme à la discrimination envers les homosexuels). Mais c’est cette opposition même : égalité-symétrie d’une part et différence d’autre part, qui est dynamique. Le même et l’autre. En effet, une trop grande insistance sur la différence des sexes amène logiquement à l’investissement de tout le versant de la théorie " phallocentrée " avec l’idée de libido mâle seulement etc... Par contre, ce serait un contre-sens que de supposer à la psychanalyse une position égalitaire ou politiquement correcte. Car même, si l’on suit Lacan, le phallus, personne ne l’a, les garçons se situent dans la dialectique de l’avoir et les filles dans celles de l’être et les sujets féminins et masculins ne se situent pas de la même façon par rapport au manque et à la castration. Roc du biologique?

 

   Un temps de différence et un temps de symétrie, c’est comme cela que je traduirais les oscillations de nos conceptions cliniques et théoriques entre ces deux pôles : de la struturation du sujet autour de la castration, à la bisexualité; cependant, là aussi, il n’y a pas de symétrie, la psychanalyse reposant d’abord et avant tout sur le postulat du primat du phallus. Mais si l’affirmation de la différence est incontournablement structurante, la bisexualité s’avère féconde de par sa façon de se trouver du côté de la plénitude, de la toute-puissance, mais aussi du côté de l’évitement -sous divers modes- de la castration.

 

   Or si la psychanalyse n’a pas à être évaluée comme correcte ou incorrecte, ses dérives peuvent l’être pour certains, qui se taxeraient mutuellement de dérapage, ou d’extrapolation. En revanche, le fantasme, toujours aussi vivace de la bisexualité, fait rêver... Il est fécond et suscite les réflexions conceptuelles et cliniques des auteurs de ce dossier de Filigrane.

 

   Ainsi, pour Marie-Claude Argant-Le Clair, la bisexualité psychique, pleine de potentialités, est l’intégration harmonieuse des deux sexes; elle l’articule à la question de l’identité sexuelle étudiant le discours révélateur d’hommes à l’aube de leur paternité.

 

   Micheline Gérin-Lajoie nous rend compte d’un travail clinique très parlant sur l’enfance et la potentialité, la toute-puissance, de la bisexualité. Le volcan représenté par cet enfant, forme phallique et vaginée à la fois, est ici pulsion de vie, mais aussi évitement de la castration.

 

   Marie-Claire Lanctôt-Bélanger nous parle, avec style, de la bisexualité comme double altérité du sujet, de la bisexualité du psychanalyste, pour finir par se demander si la bisexualité est dans le corps ou dans la psyché.

 

   Se situant du côté de la subversion, Charles Levin se demande si parler de la bisexualité n’est pas une manière de pondérer la notion de pervers polymorphe

 

   Et enfin, François Gauthier nous livre ses réflexions sur la bisexualité, à travers des vignettes cliniques et ses interrogations sur l’intégration de la différence et sur l’énigme du féminin et du masculin et termine en s’en tenant plutôt au caractère plutôt polymorphe de la sexualité, à la suite de Charles Levin.

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" La bisexualité réfère à une disposition mentale, psychique, à fantasmer, comprendre, partager le vécu sexuel et psychosexuel d’une personne de l’autre sexe. " (Clerk, 1982)

 

 

pensée freudienne : tranchant, alibi, lectures diverses ,

 

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